IFRS 9 au Maroc : classification, ECL et créances clients | LEMBRA
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IFRS 9 au Maroc : classification, pertes attendues, et le seul volet qui concerne les entreprises non financières

IFRS 9 est d'abord une norme de banquiers : classification des instruments financiers, modélisation du risque de crédit, comptabilité de couverture. Mais elle comporte un volet que rencontre toute entreprise produisant un reporting selon les IFRS, y compris industrielle ou commerciale — la dépréciation des créances clients selon un modèle prospectif. C'est par là que nous commençons vraiment.

BL Par Brahim LEMNEBHI, expert-comptable et commissaire aux comptes · Mis à jour en août 2026 · Lecture 11 min
3 voletsClassification, dépréciation, comptabilité de couverture
ProspectifOn provisionne la perte attendue, pas la perte constatée
Créances clientsLe volet qui touche les entreprises non financières

La littérature disponible sur IFRS 9 décrit longuement les modèles de risque des banques et beaucoup moins la question que nous rencontrons chaque semaine : comment une société industrielle marocaine, filiale d'un groupe européen, doit-elle provisionner ses créances clients dans son package de reporting ?

Cet article traite les deux, en commençant par délimiter qui est réellement concerné.

01Qui applique réellement IFRS 9 au Maroc

Le référentiel comptable de droit commun au Maroc est le Code Général de Normalisation Comptable. IFRS 9 ne s'impose pas aux entreprises marocaines en général, et en particulier pas aux PME.

SituationIFRS 9 s'applique-t-elle ?
PME ou grande entreprise marocaine, comptes sociauxNon. Les dépréciations suivent les règles du CGNC.
Établissements de crédit, comptes consolidésOui, en application de la réglementation de Bank Al-Maghrib. C'est le périmètre historique et principal.
Comptes consolidés établis en IFRSOui, au niveau consolidé.
Filiale produisant un reporting pour un groupe étrangerOui, contractuellement, dans le package — pas dans les comptes sociaux.

Le cadre complet est exposé dans notre article Normes IFRS au Maroc : qui est réellement concerné.

À noter

Une PME marocaine n'a pas à « se mettre en conformité avec IFRS 9 »

On lit parfois que les PME marocaines devraient adapter leur organisation à cette norme. C'est inexact et coûteux à croire. En revanche, une PME filiale d'un groupe étranger devra produire, dans son reporting, une dépréciation de créances calculée selon la logique prospective d'IFRS 9. C'est un exercice de retraitement, pas un changement de référentiel.

02Ce que la norme couvre

IFRS 9 a remplacé IAS 39 et traite trois sujets distincts, dont deux seulement concernent la plupart des entités.

VoletObjetQui est concerné en pratique
Classification et évaluationComment ranger et évaluer chaque actif et passif financier.Toute entité détenant des instruments financiers : placements, prêts, participations, créances.
DépréciationLe modèle des pertes de crédit attendues, qui remplace la logique de perte avérée.Toute entité, y compris industrielle ou commerciale, du fait de ses créances clients.
Comptabilité de couvertureLe traitement des instruments de couverture, aligné sur la gestion des risques réelle de l'entité.Les entités utilisant des dérivés — couverture de change ou de taux, courante à l'import-export.

La deuxième ligne est celle qui a le plus d'effets pratiques hors du secteur bancaire, et c'est pourtant la moins traitée. Nous y consacrons la section 05.

03La classification : modèle économique et test SPPI

Un actif financier se classe en croisant deux critères, et non un seul.

  1. Le modèle économique selon lequel l'entité gère l'actif : le détenir pour percevoir ses flux contractuels, le détenir tout en pouvant le céder, ou le détenir à d'autres fins.
  2. La nature des flux contractuels, appréciée par le test dit SPPI — les flux correspondent-ils uniquement à des remboursements de principal et à des intérêts sur le principal restant dû ?
Modèle économiqueTest SPPIÉvaluation
Percevoir les flux contractuelsSatisfaitCoût amorti
Percevoir les flux et céderSatisfaitJuste valeur par capitaux propres, avec recyclage en résultat à la cession
Autre modèle, ou détention à des fins de transactionIndifférentJuste valeur par résultat
Tout modèleNon satisfaitJuste valeur par résultat

Deux précisions utiles. Le classement au coût amorti n'exonère pas de dépréciation : un prêt ou une créance évalué au coût amorti supporte une perte de crédit attendue. Et les instruments de capitaux propres — participations non consolidées, titres de placement — relèvent en principe de la juste valeur par résultat, avec une option irrévocable, instrument par instrument, pour la juste valeur par capitaux propres sans recyclage ultérieur en résultat.

Ce dernier point mérite attention : l'option se décide à la comptabilisation initiale et ne se rattrape pas. C'est un choix à documenter au moment de l'acquisition.

04Les pertes de crédit attendues

C'est le changement de logique le plus profond apporté par la norme. Sous IAS 39, on provisionnait lorsqu'un événement de perte était survenu. Sous IFRS 9, on provisionne dès l'origine, en estimant la perte attendue.

Le modèle général suit trois niveaux, appelés « étapes ».

ÉtapeSituation de l'actifProvision constituée
Étape 1Risque de crédit non significativement dégradé depuis la comptabilisation initiale.Pertes attendues sur les douze mois à venir.
Étape 2Augmentation importante du risque de crédit depuis la comptabilisation initiale, sans dépréciation avérée.Pertes attendues sur la durée de vie résiduelle.
Étape 3Actif déprécié : indices objectifs de défaillance.Pertes attendues sur la durée de vie, avec produits d'intérêts calculés sur la valeur nette.
Précision technique

Le passage en étape 2 ne se déclenche pas à la première dégradation

On lit fréquemment qu'« un actif dont la qualité se détériore bascule immédiatement en étape 2 ». C'est inexact. Le critère est une augmentation importante du risque de crédit depuis la comptabilisation initiale — une notion relative, appréciée par rapport au risque estimé à l'origine, et non un simple constat de dégradation.

Cette distinction n'est pas théorique : elle détermine le passage d'une provision à douze mois à une provision sur toute la durée de vie, soit un écart parfois considérable.

L'estimation combine classiquement une probabilité de défaut, une perte en cas de défaut et une exposition au moment du défaut, complétées par des informations prospectives — scénarios macroéconomiques pondérés. Ces travaux relèvent de la modélisation et concernent principalement les établissements financiers.

05Créances clients : l'approche simplifiée

Voici le volet qui manque à la plupart des articles, et qui est pourtant le seul à concerner une société industrielle, commerciale ou de services.

Pour les créances clients, la norme prévoit une approche simplifiée : on ne suit pas les trois étapes, on provisionne directement les pertes attendues sur toute la durée de vie de la créance, dès sa comptabilisation. Cette approche est obligatoire ou optionnelle selon la nature de la créance et l'existence d'une composante financement.

En pratique, elle se met en œuvre au moyen d'une matrice de provisions.

Construire une matrice de provisions
1. Segmenter le portefeuille clientsPar type, secteur, zone
2. Répartir les créances par anciennetéNon échu, 1-30 j, 31-60 j…
3. Calculer un taux de perte historique par trancheSur plusieurs exercices
4. Ajuster ce taux des perspectives connuesConjoncture, secteur, client
5. Appliquer le taux à chaque trancheLa provision, y compris sur le non-échu

La dernière ligne est celle qui surprend le plus : une créance non échue supporte une provision. Elle est faible, mais elle n'est pas nulle, puisqu'une part statistique de ces créances ne sera pas recouvrée. C'est l'écart le plus visible avec la pratique usuelle sous CGNC, où l'on provisionne les créances devenues douteuses.

Deux points d'attention. La segmentation doit refléter des profils de risque réellement différents — un client public et un client de détail n'ont pas le même comportement de paiement. Et l'historique doit être suffisant : deux ou trois exercices constituent un minimum, et il faut savoir isoler les périodes atypiques.

Le sujet croise directement celui des délais de paiement et de la gestion du poste client : une entreprise qui suit correctement son encours dispose déjà de la matière première du calcul.

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06Ce qui change par rapport au CGNC

SujetPratique usuelle en CGNCApproche IFRS 9
Déclencheur de la dépréciationPerte probable identifiée sur une créance ou un titre.Perte attendue, estimée dès la comptabilisation initiale.
Créances non échuesAucune provision en principe.Provision faible mais non nulle, issue de la matrice.
Titres de placementÉvaluation au coût, dépréciation en cas de moins-value.Juste valeur, avec passage par résultat ou par capitaux propres selon la classification.
Analyse préalableNature juridique de l'instrument.Modèle économique de gestion et nature des flux contractuels.
DocumentationJustification de la provision.Documentation de la classification, de la méthode d'estimation et des hypothèses prospectives.

07Mettre en œuvre : données et documentation

Pour une entité non financière, la mise en œuvre tient en quatre travaux, et aucun ne suppose d'outil sophistiqué.

  1. Inventorier les instruments financiers détenus : placements, comptes à terme, prêts au personnel, participations, créances, dettes financières, dérivés éventuels.
  2. Classer chaque instrument en documentant le modèle économique retenu et le résultat du test sur les flux.
  3. Construire la matrice de provisions sur les créances, à partir de l'historique réel de recouvrement.
  4. Documenter les hypothèses : segmentation, périodes retenues, ajustements prospectifs et leur justification.

Le quatrième point est celui que l'auditeur du groupe examinera en premier. Une matrice sans note explicative se refait chaque année de zéro, avec des résultats différents et inexpliqués.

08Cinq erreurs fréquentes

  • Croire que le coût amorti dispense de provision. Il ne dispense de rien : la perte attendue s'applique.
  • Ne pas provisionner le non-échu dans la matrice, par assimilation à la pratique sous CGNC.
  • Segmenter le portefeuille de façon purement comptable, sans lien avec les profils de risque réels.
  • Oublier l'option irrévocable sur les instruments de capitaux propres, qui se décide à l'origine et ne se rattrape pas.
  • Traiter le sujet comme un problème de logiciel. La matrice de provisions d'une PME tient dans un tableur bien construit ; ce qui manque, c'est la méthode et sa documentation.
BL
Brahim LEMNEBHI
Expert-comptable · Commissaire aux comptes · Inscrit à l'Ordre des Experts-Comptables du Maroc

Fondateur de LEMBRA CONSEIL à Casablanca, Brahim accompagne les filiales de groupes étrangers sur la construction de leurs matrices de provisions, la classification de leurs instruments financiers et la réconciliation de leur reporting avec les comptes sociaux.

Questions fréquentes

IFRS 9 : vos questions

Ma PME marocaine doit-elle appliquer IFRS 9 ?

Non. Le référentiel de droit commun est le CGNC, et les dépréciations suivent ses règles. IFRS 9 concerne les établissements de crédit pour leurs comptes consolidés, les entités établissant des comptes consolidés en IFRS, et les filiales produisant un reporting selon le référentiel d'un groupe étranger.

Que couvre exactement la norme ?

Trois volets : la classification et l'évaluation des instruments financiers, la dépréciation selon le modèle des pertes de crédit attendues, et la comptabilité de couverture. Le deuxième est celui qui touche les entreprises non financières, du fait de leurs créances clients.

Qu'est-ce que le test SPPI ?

Un examen des flux contractuels d'un actif financier : correspondent-ils uniquement à des remboursements de principal et à des intérêts sur le principal restant dû ? S'il n'est pas satisfait, l'actif est évalué à la juste valeur par résultat, quel que soit le modèle économique.

Comment fonctionne le modèle des pertes attendues ?

En trois étapes. Étape 1 : provision sur douze mois tant que le risque de crédit n'a pas augmenté de façon importante depuis l'origine. Étape 2 : provision sur la durée de vie résiduelle en cas d'augmentation importante du risque. Étape 3 : actif déprécié, avec calcul des intérêts sur la valeur nette.

Un actif passe-t-il en étape 2 dès qu'il se dégrade ?

Non. Le critère est une augmentation importante du risque de crédit depuis la comptabilisation initiale, notion relative appréciée par rapport au risque estimé à l'origine, et non un simple constat de dégradation.

Comment provisionner les créances clients ?

Par l'approche simplifiée, au moyen d'une matrice de provisions : segmentation du portefeuille, répartition par ancienneté, calcul d'un taux de perte historique par tranche, ajustement des perspectives connues, puis application du taux à chaque tranche.

Faut-il provisionner les créances non échues ?

Oui. La provision est faible mais non nulle, puisqu'une part statistique de ces créances ne sera pas recouvrée. C'est l'écart le plus visible avec la pratique usuelle sous CGNC, où l'on provisionne les créances devenues douteuses.

Le coût amorti dispense-t-il de dépréciation ?

Non. Un prêt ou une créance évalué au coût amorti supporte une perte de crédit attendue. La classification détermine le mode d'évaluation, pas l'exemption de provision.

Faut-il un logiciel spécialisé ?

Pas pour une entreprise non financière. La matrice de provisions d'une PME tient dans un tableur bien construit. Ce qui manque le plus souvent, c'est la méthode et sa documentation, pas l'outil.

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